À Paris, le béton recule un peu plus. Place du Colonel-Fabien, un ancien rond-point saturé de voitures se transforme en îlot de fraîcheur avec l’arrivée d’une quatrième « forêt urbaine ». Entre fierté politique, critiques sur le concept et vraie question écologique, ce projet soulève une autre interrogation, plus intime : à quoi ressemble une ville où l’on respire mieux, et est-ce vraiment possible au cœur de Paris ?
Une quatrième « forêt urbaine » : que se passe-t-il place du Colonel-Fabien ?
Sur la place du Colonel-Fabien, à la frontière des Xe et XIXe arrondissements, l’asphalte laisse peu à peu la place aux arbres. L’ancien rond-point très routier devient un espace semi-piéton, avec plus de place pour marcher, circuler à vélo et… s’asseoir à l’ombre.
Au total, 79 nouveaux arbres sont plantés. Ils viennent s’ajouter aux 41 platanes déjà sur place. On y trouve des chênes de Bourgogne, des ormes de Sibérie, des charmes, des amélanchiers. Des espèces choisies pour leur résistance en ville et leur capacité à créer un microclimat plus frais.
L’idée n’est pas seulement de « verdir » un peu la place. Le but annoncé est de recréer un mini-écosystème forestier, avec différents types d’arbres, des strates végétales et, à terme, plus de biodiversité. Un changement profond pour un lieu qui, hier encore, n’était qu’un grand giratoire très minéral.
D’où vient l’idée des « forêts urbaines » ?
Anne Hidalgo revendique une inspiration venue de Tokyo. Dans la capitale japonaise, plusieurs projets consistent à installer des îlots verts denses au cœur de quartiers très construits. Le principe : concentrer la végétation sur une petite surface, plutôt que de l’étaler, afin de créer un vrai refuge de fraîcheur.
À Paris, la municipalité parle depuis plusieurs années de « forêts urbaines ». L’ambition affichée : adapter la ville au dérèglement climatique, réduire les îlots de chaleur, offrir plus d’ombre et de sols perméables. Selon la mairie, la différence de température pourrait aller jusqu’à 4 °C en été entre le cœur de ces espaces plantés et les parties minérales voisines.
Anne Hidalgo assume une certaine fierté. Elle estime que Paris a été « visionnaire » et que ce type de projet se développe désormais dans de nombreuses grandes métropoles. En filigrane, la question est simple : mieux vaut-il garder des ronds-points bitumés ou les transformer en lieux de vie plantés ?
Forêt ou simple square : une appellation trompeuse ?
C’est là que la controverse commence. Beaucoup de voix, dans l’opposition mais aussi chez certains spécialistes, jugent le terme de « forêt urbaine » exagéré. Une forêt, par définition, c’est un vaste espace, un sol vivant, des strates variées, un environnement qui s’installe sur des décennies.
Ici, il s’agit souvent de places ou de parvis intensément plantés, mais sur de petites surfaces, avec beaucoup de contraintes techniques : réseaux souterrains, voirie, sécurité, circulation. On se rapproche donc davantage d’un jardin urbain très densément arboré que d’une forêt au sens classique.
Est-ce mensonger pour autant ? Le débat reste ouvert. Le mot « forêt » frappe l’imagination, attire l’attention médiatique, mobilise aussi peut-être plus facilement les habitants. Mais pour les experts, l’important est surtout de regarder les faits : ombre réelle, température ressentie, qualité des sols, santé des arbres.
Des arbres déjà grands : un pari risqué ?
Autre sujet sensible : l’âge des arbres plantés. Sur la place du Colonel-Fabien, certains ont entre 10 et 30 ans. Ils ne sont donc pas plantés jeunes. Or, plus un arbre est grand au moment de sa transplantation, plus le choc est fort, et plus le risque d’échec augmente.
Des spécialistes alertent régulièrement sur ce point. Un arbre très développé a un réseau de racines déjà important. Quand on le déplace, il perd une grande partie de ce réseau. Il doit alors s’adapter à un nouveau sol, parfois compacté, souvent pauvre, dans un environnement urbain agressif : chaleur, pollution, manque d’eau.
La Ville de Paris, elle, se veut rassurante. Les équipes expliquent que ces arbres sont préparés en pépinière pour être transplantés. Ils sont choisis, suivis et plantés suivant des techniques précises. Il y aura forcément quelques pertes, reconnaît-on, mais l’objectif est de les limiter au maximum.
Dans tous les cas, la réussite se jouera sur le long terme. Entretien, arrosage, protection des racines et gestion des sols feront la différence entre un projet vitrine et un vrai îlot de nature durable.
Combien ça coûte, et que finance-t-on vraiment ?
La quatrième « forêt urbaine » de Paris, celle de la place du Colonel-Fabien, affiche un budget de 6,7 millions d’euros. Une somme qui peut surprendre. Mais ce montant ne couvre pas seulement l’achat des arbres.
Il inclut la reconfiguration complète de la place : nouveaux cheminements piétons, aménagement des pistes cyclables, travaux sur la voirie, sols, réseaux, mobiliers urbains, gestion de l’eau de pluie. Transformer un grand rond-point routier en espace apaisé, ce n’est pas juste « planter quelques arbres ».
En parallèle, d’autres projets ont déjà vu le jour. Place de Catalogne, dans le XIVe arrondissement, une première « forêt urbaine » a été inaugurée au printemps 2024, avec près de 500 arbres sur un ancien rond-point lui aussi semi-piéton. Une autre a été installée sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Le bois de Charonne, le long de la petite ceinture dans le XXe, compte environ 2 000 arbres.
Certains projets initialement prévus place de l’Opéra ou près de la gare de Lyon ont été abandonnés pour des raisons techniques. C’est une autre limite de ces aménagements : sous nos pieds, les villes sont un enchevêtrement de réseaux qui compliquent chaque plantation.
Des promesses politiques… et votre quotidien
Ce chantier arrive à la fin du mandat d’Anne Hidalgo. La question du calendrier politique plane : la place sera-t-elle terminée avant les prochaines municipales ? Si ce n’est pas le cas, ce sera à son ou sa successeure d’inaugurer ce nouvel espace vert.
Pendant ce temps, vous, habitant ou usager du quartier, vous vous posez peut-être d’autres questions. Allez-vous vraiment ressentir plus de fraîcheur en été ? Y aura-t-il assez d’ombre pour s’asseoir et faire une pause ? Les enfants auront-ils de l’espace pour courir sans danger ?
C’est là que ces projets prennent tout leur sens. Une ville plus verte, ce n’est pas seulement des chiffres ou des mètres carrés de feuilles. C’est un trajet à pied un peu plus agréable. Un rendez-vous au soleil qui finit à l’ombre. Un banc où l’on respire mieux après une journée de travail.
Comment ces « forêts urbaines » peuvent changer votre manière de vivre la ville
Si les arbres prennent, si l’entretien suit, ces nouveaux espaces peuvent transformer des lieux de passage en lieux de vie. Moins de bruit de moteurs, plus d’oiseaux. Moins de bitume brûlant, plus de sols frais. La différence se sent surtout lors des épisodes de canicule, de plus en plus fréquents.
À terme, ces poches de verdure peuvent aussi encourager d’autres changements. Marcher davantage. Rester dehors plus longtemps sans être écrasé par la chaleur. Redécouvrir des places que l’on traversait sans les voir.
Il reste des zones d’ombre, bien sûr : survie des arbres, choix des espèces, qualité réelle des sols, coût global. Mais une chose est sûre : chaque rond-point transformé interroge notre modèle de ville. Souhaite-t-on des centres urbains dominés par la voiture ou des espaces plus respirables, même si la transition demande du temps, de l’argent et des ajustements ?
En fin de compte, ces « forêts urbaines » sont peut-être moins des forêts au sens strict que des symboles forts. Des signaux, parfois imparfaits, mais clairs : la ville ne peut plus se penser sans ombre, sans végétal, sans fraîcheur. Et cela, vous le ressentirez directement, un jour de juillet, quand vous traverserez la place du Colonel-Fabien et que quelques degrés de moins feront toute la différence.








